Faut-il être un bon utilisateur de NEN pour être candidat à la présidentielle ? Réflexions croisées avec Yoshiro Togashi et Walter Benjamin
Dans son essai fondateur de 1935, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, le philosophe allemand Walter Benjamin forge un concept central mais souvent difficile à cerner : l’aura.
Qu’est-ce que l’aura ? Pour comprendre cette notion sans s’enliser dans le jargon académique, un détour par l’arc de York Shin City dans Hunter Hunter offre une analogie parfaite. Dans l’univers de Yoshihiro Togashi, un maître artisan ou un artiste passionné n’a pas besoin d’être initié aux arts martiaux pour manipuler l’aura : à force de dévotion, il infuse inconsciemment son énergie vitale dans son œuvre. Lorsque Gon, Kirua et le faussaire Zepairu écument les marchés aux puces pour dénicher des trésors, ils identifient les pièces authentiques grâce à ce flux d’aura résiduel logé dans la matière.
C’est exactement ce que Benjamin nomme l’aura. Pour lui, l’aura repose sur le hic et nunc (“ ici et maintenant”) de l’œuvre, son authenticité. L’œuvre est créée et existe à un endroit précis, à un instant donné. Elle a une histoire matérielle : les couches de vernis, les micro-fissures, les restaurations successives et les mains qui l’ont touché. Elle est enfin le produit d’un geste créateur, et est marquée par la trace physique et irremplaçable du travail de l’artiste. C’est l’ensemble de ces éléments qui forment l’aura d’une œuvre. L’aura est l’empreinte tangible de l’histoire et de la présence de l’objet dans le monde réel.
En bref, selon Benjamin, l’aura est “l’unique apparition d’un lointain, si proche soit-il”, ce qui est une formule qui possède une certaine aura elle-même !
Que se passe-t-il dès lors si un faussaire produit une réplique millimétrée d’un vase ancien, ou si une presse industrielle imprime un million de posters de la Joconde ? Visuellement, la copie peut être indiscernable de l’original. Pourtant, dans Hunter Hunter, on peut distinguer la copie de l’original, car elle ne dégage aucune aura. C’est une coquille vide, incapable de tromper un expert en aura. Cette perte d’aura due à la reproduction industrielle qui se joue là est au cœur de la réflexion de Benjamin. Pour lui, la reproduction produit exactement le même effet que dans Hunter Hunter : elle atrophie l’aura. Et donc, en déracinant l’œuvre de son contexte originel pour la rendre disponible partout et tout le temps, son image est certes démocratisée, mais également désacralisée. L’autorité, l’authenticité et le mystère de l’original s’effacent au profit de la consommation rapide, qui laisse une impression plus faible sur celui qui apprécie l’objet.
Discutons maintenant de l’application du concept aux enjeux des présidentielles. Pendant longtemps, on a considéré que c’était les compétences rhétoriques qui devaient être considérées pour choisir un bon candidat à une élection donnée, dans le cadre de campagnes où s’enchaînent débats télévisés, entretiens, discours au pupitre… La rhétorique classique (l’art de bien parler et d’argumenter) s’apparente à des compétences martiales ordinaires : elle s’apprend, s’optimise et se répète.
Mais en vérité, face au corps électoral, un programme parfaitement argumenté reste lettre morte s’il n’est pas porté par une force vitale singulière. Il faut une présence. C’est ce que remarquait déjà Benjamin en son temps : le dirigeant moderne doit compenser la médiation technique par la fabrication d’un “culte de la personnalité”, une aura artificielle capable de subjuguer les foules à travers l’écran.
L’historien des médias André Gunthert a montré également dans ses travaux sur l’image sociale que nous sommes désormais même sortis de l’ère du grand discours textuel : la politique contemporaine est devenue une culture visuelle partagée. Les électeurs ne retiennent pas un paragraphe de soixante lignes sur la fiscalité ; ils retiennent une posture, un regard en gros plan lors d’un débat télévisé, une démarche ou une attitude de défi captée en direct. Par ailleurs, l’image politique moderne fait l’objet d’une appropriation collective et n’est pas seulement descendante ; elle doit pouvoir être reprise, remixée, partagée et validée par le public sur les réseaux. Dès lors, le candidat élu est celui dont la silhouette doit devenir une forme forte, capable de saturer l’espace public et de susciter l’identification émotionnelle immédiate, en déployant au mieux son aura, donc.
C’est là que le retour à Hunter Hunter devient intéressant. Car le concept clé d’Hunter Hunter n’est pas l’aura en tant que telle, mais le NEN, c’est-à-dire l’art de manipuler et de déployer son aura. Le NEN c’est de l’aura-farming si vous voulez. Dans l’œuvre de Togashi, on y apprend que le NEN est une pratique, et donc comme toute pratique, elle a ses règles et se décompose en de grands principes : TEN, REN, ZETSU, HATSU… qu’on peut retrouver directement expliqués dans l’édition française de Hunter Hunter (tomes 6 et 7) mais que je reproduis ici :
| Prononciation | Au sens de l’inflammation de l’esprit | Au sens véritable |
| NEN | brûler, faire brûler | la pensée, l’intention, l’esprit |
| Pratique destinée à développer sa volonté. | Pratique destinée à manipuler l’aura. | |
| TEN | un point | coordonner, unir |
| On concentre son esprit sur une seule chose, on ne pense qu’à soi et on choisit son objectif. | On régule l’aura, on la maintient autour de soi pour se renforcer. | |
| ZETSU | la langue | couper, séparer, diviser |
| La pensée devient un mot. La volonté est verbalisée. | On se coupe l’écoulement de son aura pour agir discrètement ou pour se reposer. | |
| REN | la finition | entraîner, assouplir |
| On accroît sa volonté. | On déploie son aura pour l’amplifier. | |
| HATSU | le mouvement | libérer |
| On projette cette volonté. On la crie. | On finalise l’expression de son aura selon sa propre aptitude, sa propre affinité. |
Tout cela peut paraître assez obscur pour un non initié, mais dans le manga, c’est l’application de ces grands principes qui va permettre aux personnages d’évoluer dans leur parcours d’apprentissage du NEN. La question qui se pose est donc : comment ces principes pourraient s’appliquer dans le cadre d’une campagne présidentielle ? Reprenons la typologie :
- Le TEN et le REN (le blindage et la présence brute) : Un débat télévisé type débat d’entre-deux-tours est une épreuve de REN où il faut accroître son aura. Quand la tension monte, le candidat doit projeter une autorité magnétique sans vaciller. Si son TEN (sa barrière défensive) faiblit, s’il transpire, regarde ses fiches avec anxiété ou perd le fil, son aura s’effondre instantanément devant des millions de téléspectateurs.
- Le EN (l’occupation du terrain médiatique) : Le EN consiste à étendre son champ d’aura (étendre son REN) pour détecter et contrôler tout ce qui entre dans son périmètre. Les grands stratèges politiques étendent leur EN en dictant l’ordre du jour : chaque polémique, chaque image virale et chaque une de journal doit tourner autour de leur présence, étouffant ainsi l’aura de leurs rivaux.
- Le HATSU (la signature) : Chaque candidat possède un HATSU bien identifiable, c’est-à-dire une identité stylistique non reproductible, par exemple sa stature monarchique (la posture gaullienne), son énergie (rythme saccadé, corps en mouvement permanent, provocation maîtrisée), ou encore sa force tranquille (ancrage physique imperturbable qui absorbe les attaques) qui s’appuie logiquement sur un programme présidentiel, solide et maîtrisé par le candidat.
- Le IN (la dissimulation) : C’est la forme la plus avancée du ZETSU. Le candidat doit être en mesure d’éviter les sujets ou les questions qui pourraient s’avérer les plus susceptibles de lui faire perdre son aura, voire d’y répondre par une langue de bois subtile ou en déconstruisant les questions les plus dérangeantes.
Ce qui fait un bon candidat, c’est donc sa capacité à appliquer l’ensemble de ces principes cités, qui va déterminer au global son niveau en tant qu’utilisateur de NEN. Voilà donc l’apport croisé de Togashi et de Benjamin sur le plan politique, ils nous donnent des grilles d’évaluation utiles à déterminer les bons candidats en contexte électoral.
D’aucuns diront sûrement que ce n’est qu’une redéfinition très alambiquée de critères définissant peu ou prou le charisme ! Mais je tiens à partager cette méthode parce que je la trouve de mon point de vue claire et issue d’un raisonnement complexe.
Qu’on soit bien clairs cependant : de la même manière que les meilleurs utilisateurs de NEN dans Hunter Hunter ne sont pas forcément les personnages les plus sympathiques, les meilleurs utilisateurs de NEN en politique ne sont pas forcément les candidats les plus sympathiques, cela va sans dire…