Pourquoi faut-il voter pour la FI aux municipales et dégager le PS ?
Le dégagisme, ce projet politique qui reste au cœur du discours de Jean-Luc Mélenchon, se fait à mon sens trop rare dans la communication du mouvement de La France Insoumise pour les élections municipales à venir. En tout cas c’est ce que j’ai ressenti à la lecture à la fois du kit argumentaire municipales 2026 de la FI et surtout du livre-programme présenté par l’institut La Boétie, intitulé “Pour un Nouveau Communalisme” et rédigé par Cécile Gintrac, Manuel Menal, Allan Popelard et Antoine Salles-Papou.
Cet ouvrage en particulier consiste en une suite d’analyses de la situation des communes aujourd’hui, qui se termine par une série de propositions programmatiques que les candidats insoumis vont devoir présenter lors de leurs campagnes municipales, et qui vont former ce que les auteurs appellent le nouveau communalisme :
- Nouvelle culture démocratique (référendum d’initiative citoyenne municipal)
- Préfiguration de la planification écologique (municipalisation des ressources)
- Transformation de la propriété par le droit au logement (socialisation des logements et gel des loyers)
- Extension du domaine des communs (collectivisations de certains services et réseaux)
- Défense de la Nouvelle France (lutte contre le racisme et pour l’inclusivité)
Me définissant moi-même très officiellement comme compagnon de route des zinizinsoumis, je souscris évidemment à toutes ces analyses et propositions. En outre, je reconnais que le livre est très facile à lire et qu’il remplit bien son objectif, à savoir donc “proposer un chemin pour faire des communes des préfiguratrices de la révolution citoyenne et formuler des pistes réellement transformatrices pour en faire le creuset d’un changement global de politique, au service de l’émancipation de la société entière” comme l’annonce sa présentation.
Mais voilà que dans sa critique publiée le 21 novembre, Libération, journal en campagne permanente contre les insoumis depuis toujours, note que le livre “propose, peu ou prou, ce que font déjà les municipalités de gauche depuis vingt-cinq ans”. Cette critique aurait largement pu s’anticiper tant elle s’inscrit dans la campagne agressive de la gauche molle actuelle qui consiste à essayer de prouver par tous les moyens que la FI fait in fine campagne pour la droite en présentant des candidats dans des villes déjà dirigées par le PS, le PC ou EELV. Le sous-entendu étant que ce n’est pas nécessaire, car la gauche dirige déjà correctement ces villes.
Et c’est vrai que le livre ne contient pas de contre-riposte à cette lecture. En fait, il y a certes des critiques des pratiques municipales du PS disséminées tout au long de l’ouvrage, mais le rapport à adopter face aux municipalités PS n’est pas directement adressé. Si bien que pour répondre à Libération, Clémence Guetté a dû rappeler dans une série de tweets que “le communalisme insoumis, c’est une rupture avec l’ordre communal établi”, en listant une série de mesures antisociales et anti écologiques mises en place par des mairies socialistes, pointant des différences majeures entre les insoumis et les socialistes dans la façon d’aborder des problématiques municipales.
Je préfère finalement cette approche. Mais permettons-nous d’aller plus loin, au cas où certains seraient amenés à encore minorer les différences entre la FI et le PS, dans le but de démobiliser la dynamique autour de la FI. Et affirmons que jusqu’au soir du premier tour, le premier adversaire de la FI pour les municipales, n’est pas la droite mais bien le PS et ses ersatz. Assumons la conflictualité avec la concurrence locale.
Car il faut dégager le PS ! Si les deux jambes du succès national de la FI sont le programme et le dégagisme, pourquoi faudrait-il s’imposer de partir à cloche-pied pour les élections municipales ? Alors qu’en réalité le dégagisme est adapté partout, et c’est à mon avis la clé pour faire voter les abstentionnistes de gauche. A condition bien sûr de le justifier et donc de le présenter comme un argument de campagne. Il ne s’agit pas seulement de montrer en quoi la FI est un mouvement plus beau et plus gentil que le PS, il s’agit de démontrer méthodiquement qu’il est nécessaire de dégager le PS et ses cadres pour qu’un programme de rupture à gauche puisse s’appliquer.
C’est pourquoi il faut compléter les argumentaires de la FI déjà proposés aujourd’hui par des attaques anti-PS assumées de portée nationale, tels les deux arguments suivants à développer :
Argument 1 – On ne peut pas faire confiance aux élus issus du PS pour appliquer un programme social ambitieux (au sens large)
- Par le passé, les cadres du PS qui se présentent aujourd’hui devant les urnes ont participé à la mise en place de politiques qui ont détruit et détruisent encore l’Etat social. Lorsqu’ils étaient au pouvoir, ils ont entamé le virage austéritaire de la France en ciblant justement les finances des collectivités. Les baisses de dotations pour les collectivités ont débuté en 2014 sous Hollande. Autrement, ils n’ont pas mis en place de mesures sociales protectrices durables alors qu’ils en avaient la possibilité, tel le gel des loyers pour protéger les habitants des villes de la spéculation immobilière (et qui fait consensus aujourd’hui à gauche). Enfin et surtout, le PS a commis la faute historique d’avoir lancé politiquement Macron et donc d’avoir installé durablement une politique néolibérale dans ce pays. Et certains qui se présentent aujourd’hui pour le PS ont été directement impliqués dans le mandat d’Hollande : Emmanuel Grégoire par exemple a été chef de cabinet de Jean-Marc Ayrault quand ce dernier était Premier Ministre.
- Au présent, ces mêmes cadres du PS s’inscrivent encore dans la continuité de ce passé d’errance socialiste – ils s’acharnent encore à ne pas faire rupture avec l’hollandisme. Plusieurs députés PS qui figurent dans des listes pour les municipales n’ont pas voté la censure du gouvernement Lecornu et ont donc trahi la confiance qui leur avait été accordée par les électeurs du NFP. Ces dindons de la farce de Lecornu sont toujours dans une logique d’accompagnement de l’ordre établi et contribuent actuellement à faire voter des mesures qui impactent directement et négativement la gestion municipale, telle que la baisse de dotation prévue encore dans le budget 2026. Par ailleurs, ils n’ont toujours pas intégré l’antiracisme et l’anticolonialisme dans leur logiciel politique – j’en veux pour preuve leur incapacité latente à dénoncer correctement le génocide à Gaza. Sur ce point, certains PS sont même largement dépassé les limites de l’acceptable, tel Ariel Weil, maire actuel de Paris-Centre qui a signé un texte révisionniste où il soutenait qu’il connaissait “les mesures absolument uniques qu’Israël met en place pour limiter les pertes civiles et alléger la souffrance des populations”. Très franchement, je ne vois pas ce qui nous retient de lutter avec autant de force contre Ariel Weil que contre n’importe quel candidat de droite. Je dirais même que j’aurais moins honte d’avoir Dati la corrompue au pouvoir à Paris qu’un fou furieux soutien du génocide comme Ariel Weil, même si ce dernier se croit sûrement encore de gauche.
Argument 2 – Il est important de voter LFI dès aujourd’hui via les municipales pour préparer l’élection présidentielle de 2027 et les suites données à son résultat
Il faut cesser d’être naïf et faire comme si les résultats de l’élection municipale n’allaient pas avoir d’influence sur la prochaine élection présidentielle. Parce que le vote utile unitaire sera celui du candidat insoumis en 2027 (cf. une des mes précédentes chroniques), il serait bête de ne pas lui donner la force qu’il faut pour gagner, et l’élection de maires insoumis y contribue. Pour deux raisons principales :
- Il faut bien sûr préparer l’imaginaire global à la possibilité d’exécutifs dirigés par les insoumis, et que ces derniers montrent l’exemple durant l’année 2026 et suscitent un espoir palpable. On peut voir l’élection d’insoumis en tant que maires comme une préfiguration d’un futur gouvernement insoumis, comme une expérimentation pratique à une échelle communale.
- Même si on peut le regretter, on ne peut que constater que les maires bénéficient d’un temps d’antenne médiatique important qui leur est donné eu égard au prestige de leur fonction. Des élus PS s’en servent régulièrement pour torpiller la FI dans la presse ou à la radio, locale ou nationale, et ils continueront à le faire s’ils sont réélus. Je vois mal Karim Bouamrane ou Benoit Payan utiliser ce temps précieux d’exposition pousser n’importe laquelle des candidatures insoumises à la présidentielle. Au contraire, je suis à peu près sûr qu’une Sophia Chikirou maire de Paris mettra en œuvre tout ce que lui accorde sa fonction (sur le plan médiatique) pour se faire le relais du futur candidat insoumis et porter sa campagne.
Par ailleurs, la présence ou non de maires insoumis ne serait pas sans conséquence sur le tournant majeur que prendra le pays suite à l’élection présidentielle.
- En cas d’élection d’un candidat fasciste (scénario hélas probable), il faudra créer des pôles de résistance locaux, qui devront compter sur le soutien d’institutions intermédiaires comme les communes. Et bêtement, pour résister aux fascistes, je fais plus confiance à des insoumis qu’au PS.
- En cas d’élection du candidat insoumis en 2027, avoir des maires insoumis déjà en place garantira une application rapide au niveau locale des nouvelles politiques de rupture qui seront décidées nationalement. Par ailleurs, les communes insoumises incarneront dans ce cas aussi des pôles de résistance nécessaires, car si demain la gauche revient au pouvoir elle devra faire face à la réaction, qui est extrêmement combative, surtout lorsqu’elle est acculée. Nous avons donc besoin d’élus de combat pour préparer l’avenir.
Cela étant dit, je sais que les arguments de portée dite nationale sont inaudibles pour une partie importante de la presse française, même de gauche. Il faut à ce sujet revoir l’insupportable interview de Manon Aubry à Backseat où les journalistes ont reproché avec force à cette dernière de ne pas faire l’effort de dissocier le PS local du PS national. Ce à quoi Manon Aubry a répondu très justement : “Est-ce qu’on peut être derrière une tête de liste socialiste, là où à l’échelon national ils ont créé les conditions de la désunion ces trois dernières années jusqu’à refuser, semaine après semaine, mois après mois de censurer ce gouvernement ?”. J’ose espérer que cette force de conviction sera préservée tout au long de la campagne.