L’Université prise au piège de l’IAg : la revanche posthume d’André Gorz

L’irruption des intelligences artificielles générales (IAg) a provoqué un double réflexe révélateur à l’Université. D’un côté, la tentation répressive : déploiement de logiciels de détection au taux d’erreur manifeste et retour spectaculaire aux devoirs sur table surveillés. De l’autre, un enthousiasme gestionnaire empressé : emboîtant le pas aux recommandations du ministère de l’Enseignement supérieur, les directions d’établissement multiplient les groupes de travail pédagogique sur le thème de l’IAg et intègrent à la hâte des modules d’acculturation au prompt engineering afin d’adapter au plus vite les promotions aux nouveaux outils du marché.

Cette agitation passe pourtant à côté de l’onde de choc réelle. Car ce que l’IAg vient véritablement fracasser, c’est la machinerie d’évaluation bureaucratique et de tri social sur laquelle repose l’enseignement supérieur contemporain.

Pour y voir plus clair, remontons légèrement dans le temps. Depuis plus de deux décennies, l’Université – comprendre le mot Université au sens large, avec y compris les écoles de commerces, d’ingénieur, publiques ou privées – s’est massivement convertie à l’Approche par Compétences, sous l’impulsion du processus de Bologne (réforme LMD et ECTS…).  L’acte d’étudier y a été découpé en blocs standardisés, en acquis d’apprentissage mesurables et en compétences opérationnelles directement ajustées aux grilles d’embauche des entreprises. Dans cette configuration managériale, l’étudiant est sommé de produire des livrables types : notes de synthèse, diagnostics, études de cas, simulations de gestion de projet, mémoires extrêmement codifiés, ou simplement des dissertations à la chaîne dans les matières liées aux sciences humaines.

Le piège s’est refermé dès lors que les grands modèles de langage sont devenus accessibles. En effet, parce qu’elles fonctionnent désormais très bien, les IAg accomplissent instantanément, et à un coût marginal nul, l’ensemble des devoirs exigés aux étudiants. Ce qui rend par suite inutile toute forme d’évaluation de la plupart des livrables dans l’évaluation du niveau même des étudiants. Donc, tout en prouvant que la majorité des évaluations universitaires n’étaient déjà plus que des exercices d’imitation procédurale, l’IAg a fini par annuler même la possibilité de faire de l’Université un lieu d’évaluation des compétences.

Et donc par annuler la possibilité de faire de l’Université un lieu de tri social. Or c’est la fonction même de l’Université, si l’on en suit l’une des thèses développées dans ce qui est à mon avis un des plus grands et des plus insolents articles d’André Gorz, Détruire l’Université, publié dans Les Temps Modernes en avril 1970. À contre-courant d’une large partie de la gauche de son temps, le militant de l’écologie politique ne voyait pas dans l’institution universitaire un sanctuaire neutre du savoir à démocratiser, mais l’appareil central de légitimation de la division sociale du travail. Pour Gorz, l’Université bourgeoise était en effet traversée par une contradiction structurelle : 

*** L’idéologie scolaire est celle de l’égalité des chances de promotion sociale par les études. Cette égalité – Bourdieu et Passeron l’ont démontré – a toujours été fictive. Toutefois, les mécanismes et les critères de sélection scolaire étaient, dans le passé, suffisamment « objectifs » pour que leur caractère de classe et leur arbitraire fussent masqués : on était éliminé ou sélectionné en fonction d’un ensemble d’ « aptitudes » et de « compétences » définies une fois pour toutes. Par tradition, la gauche se battait non pas contre les critères de classe de la sélection – ce qui l’eût obligée à se battre contre la sélection elle-même et contre le système scolaire dans son ensemble – mais pour le droit de tous d’entrer dans la machine sélectionneuse. ***

Gorz annonçait alors que la démocratisation de l’accès aux études qui débutait vraiment dans les années 1970 allait finir par démasquer cette véritable nature antisociale de l’Université, car de plus en plus de personnes prendraient conscience de l’impossibilité de la promotion sociale par les études. Sauf qu’en réalité, l’institution universitaire a, jusqu’à l’irruption des IAg, réussi à contenir cette tension établie par Gorz : 

  • D’abord il a été décidé que l’Université devait principalement transmettre un savoir morcelé, directement calibré pour les besoins de rentabilité de l’appareil de production. L’Approche par Compétences n’a fait que porter cette logique à son paroxysme : en découpant la pensée en unités de rendement et en modules professionnalisants, elle a transformé l’étudiant en un simple gestionnaire de son capital culturel. 
  • Ensuite, l’Université s’est donné pour ambition de faire évoluer en continu ses formations pour les calquer au plus près des fameux besoins de l’économie, dans une course vaine à l’adéquation entre formation universitaire et monde du travail, le but étant de rendre opérationnel l’étudiant directement à la sortie de son parcours universitaire. Course vaine car on sait que les compétences techniques périment très vite dans notre société hyper évolutive (et c’était déjà vrai du temps de Gorz), et qu’en fait les personnes se professionnalisent en général sur le tas.
  • Enfin, les diplômes ont été conçus et présentés aux étudiants comme des récompenses méritocratiques permettant de justifier les écarts de rémunération et l’exercice de l’autorité au sein de l’entreprise. Rendant ces diplômes attractifs, de fait, aux yeux de la population biberonnée à l’idée de faire carrière pour réussir sa vie.

Ainsi, par construction, en prétendant se tourner vers le monde de l’entreprise et ses codes, l’Université a pu continuer à faire miroiter l’idéal d’égalité des chances de promotion sociale par les études, à défaut de le garantir. Condition suffisante pour assurer sa survie.

Pour être juste, Gorz montrait déjà en 1970 déjà que l’Université saurait s’adapter longtemps à cette tension par un tel jeu de dupes notamment en imposant une “culture universitaire , c’est-à-dire un savoir séparé de toute pratique productive ou militante” et que c’est pour ça qu’il fallait la “détruire” immédiatement. 

Force est de constater que personne n’a suivi sa recommandation – encore que les gouvernements récents se sont attaqués au financement de l’Université en tant que tel, la détruisant de fait à petit feu. Toutefois, l’arrivée de l’IAg dans les années 2020 relance l’opportunité de démasquer une bonne fois pour toutes le spectacle du fonctionnement de l’Université dans l’ordre social. Car, comme on l’a montré, l’IAg prive le système de son alibi techniciste et empêche le principe même de l’évaluation fiable des étudiants. Ainsi l’IAg met-elle à nu la décomposition établie par Gorz : les universités ne peuvent désormais plus prétendre être nécessaires pour la diffusion dans la population des savoirs techniques nécessaires pour accéder au monde de l’entreprise d’une part, et le sacro-saint diplôme ne devient plus qu’une barrière de classe qui ne sanctionne même plus des différences réelles de niveau technique entre les étudiants d’autre part. C’est cette vérité qui éclate aujourd’hui.

Alors bien sûr, faute de pouvoir préserver la crédibilité de ses évaluations techniques, l’appareil académique tente déjà une diversion vers les compétences comportementales. Universités et grandes écoles se ruent maintenant sur la mesure des soft skills : agilité, résilience, sincérité, empathie, sens des relations humaines, sens de l’effort… à quand l’évaluation de l’intelligence émotionnelle de l’étudiant ? On sent bien que cette réorientation surprenante témoigne en fait du refus d’admettre la faillite du modèle, et que la technocratie éducative cherche tant bien que mal à prolonger au maximum l’illusion d’un fonctionnement de l’Université. Mais si l’institution s’accroche à ces faux-semblants par tous moyens, c’est parce que son modèle de financement, ses accréditations et sa légitimité politique dépendent entièrement de son rôle – prétendu – de douane certificative pour l’appareil productif.

On en vient donc au point décisif : que faire de cette Université bourgeoise ainsi démasquée ?

En réponse à ce questionnement, les pistes de réflexions développées par Gorz sont là aussi instructives. Car s’il n’avait pas pu anticiper la place qu’allait prendre l’IAg cinquante ans après la parution de son article, il avait cependant prévu largement les éventuels scénarios produits par une possible diffusion générale des savoirs universitaires dans la population – et par sa prise de conscience. Voilà pourquoi ce qu’il disait sonne encore criant d’actualité encore aujourd’hui :

*** Si l’aptitude aux études – consacrée ou non par un diplôme – tend à se généraliser, elle cesse de pouvoir servir de critère de sélection : la stratification sociale ne peut plus prétendre se fonder sur la compétence et le mérite. Le droit aux études et le droit à la promotion ne peuvent plus aller de pair.

Si les études n’assurent plus la promotion, de deux choses l’une :

  • ou bien on les considère comme une perte de temps et une charge sociale inutile puisqu’elles ne sont rentables ni pour ceux qui les font, ni pour la société capitaliste ;
  • ou bien on les considère comme une formation générale non fonctionnelle dont la société peut, après tout, se payer le luxe. Mais, dans ce cas, l’affirmation du droit imprescriptible aux études a pour corollaire que ces études, qui n’ouvrent sur aucune carrière, doivent présenter pour ceux qui les font – et qui, par la suite, deviendront employés, ouvriers ou n’importe quoi – un intérêt intrinsèque. ***

Mais à mon sens, ces chemins ouverts par Gorz doivent être repensés au regard de l’arrivée de l’IAg. Il y a désormais deux possibilités de devenirs pour l’Université :

  • Soit une Université poursuivant sa fuite en avant managériale et policière : qui, pour sauver sa fonction de tri social, multiplie les logiciels de surveillance, fait passer des oraux sous contrôle biométrique et conçoit des grilles d’évaluation comportementales toujours plus intrusives pour les étudiants…
  • Soit la rupture : acter que l’IAg a tué l’évaluation standardisée et donc a mis fin structurellement à l’illusion de fonctionnement de l’Université bourgeoise. Et puisque par ailleurs notre société n’a plus besoin d’étudiants pour produire de la conformité à la chaîne vu que l’IAg fait ça désormais très bien, nous avons l’opportunité de construire une nouvelle Université véritablement populaire : un lieu ouvert à tous d’expérimentation collective, de dispute intellectuelle, de recherche militante, et qui dispenserait une formation générale non fonctionnelle, comme dirait Gorz. 

En conclusion, si le déploiement de l’IAg sonne bien la fin de la récré de l’Université bourgeoise dénoncée il y a cinquante ans par Gorz, alors c’est un évènement majeur sur lequel il faut s’appuyer pour délivrer l’enseignement supérieur de son obsession certificative, et par suite du système capitaliste et marchand.

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L’article intégral d’André Gorz, paru en avril 1970 dans le n°285 du périodique de Sartre, Les Temps Modernes :

DÉTRUIRE L’UNIVERSITÉ

1. L’Université ne peut pas fonctionner, il faut donc l’empêcher de fonctionner afin que cette impossibilité devienne manifeste. Aucune réforme d’aucun genre ne peut rendre cette institution viable : il faut donc combattre les réformes, dans leurs effets et dans leur conception, non pas parce qu’elles sont dangereuses, mais parce qu’elles sont illusoires. La crise de l’institution universitaire dépasse (nous allons le montrer) le domaine universitaire et investit la division sociale et technique du travail dans son ensemble ; il faut donc que cette crise éclate.

Les occasions et la manière de la faire éclater peuvent être discutées. Elles sont plus ou moins bonnes. Mais la discussion et la critique ne peuvent être menées valablement que par ceux qui reconnaissent que le refus du réformisme est nécessaire et son enjeu global.

2. La crise ouverte de l’institution universitaire remonte, en France, au début des années 1960 : au plan Fouchet. Quand la majorité d’une classe d’âge tend à se présenter au baccalauréat et que la majorité des bacheliers tend à entrer en Faculté, les mécanismes de sélection sociale mis en place par la bourgeoisie sont battus en brèche, son idéologie et ses institutions mises en crise.

L’idéologie scolaire est celle de l’égalité des chances de promotion sociale par les études. Cette égalité – Bourdieu et Passeron l’ont démontré – a toujours été fictive. Toutefois, les mécanismes et les critères de sélection scolaire étaient, dans le passé, suffisamment « objectifs » pour que leur caractère de classe et leur arbitraire fussent masqués : on était éliminé ou sélectionné en fonction d’un ensemble d’ « aptitudes » et de  « compétences » définies une fois pour toutes. Par tradition, la gauche se battait non pas contre les critères de classe de la sélection – ce qui l’eût obligée à se battre contre la sélection elle-même et contre le système scolaire dans son ensemble – mais pour le droit de tous d’entrer dans la machine sélectionneuse.

Le caractère contradictoire de cette revendication restait masqué tant que le droit était reconnu à tous en théorie, mais que la possibilité pratique d’en user était déniée à la grande majorité. A partir du moment, toutefois, où la diffusion du savoir aidant, la majorité tend à acquérir la possibilité pratique d’user d’un droit théorique, la contradiction éclate : si la majorité accède aux études supérieures, perdent leur caractère de sélection. Le droit aux études et le droit à la promotion sociale ne peuvent plus aller de pair : si, à la limite, tous peuvent effectivement étudier, tous ne peuvent être effectivement promus à des postes de privilège. Les mécanismes de sélection scolaire ayant été battus en brèche, la société cherchera soit à mettre en place des mécanismes complémentaires, soit à restreindre le droit aux études par des limitations administratives.

3. Ces limitations administratives – numerus clausus, concours d’entrée en Faculté – sont d’un maniement si délicat, politiquement, que les gouvernements successifs de la Ve République ont reculé devant leur application. En effet, la limitation ex ante du nombre d’étudiants est la négation franche, brutale, d’un principe juridique et d’une fiction sociale, à savoir : que la chance de promotion sociale par les études est égale pour tous et que la possibilité d’étudier n’est limitée que par l’aptitude à ce faire.

Détruire cette fiction juridique, c’est exposer le caractère illusoire des libertés bourgeoises et c’est, surtout, heurter de front, au nom d’une rationalité technocratique – les études, ça coûte cher et ce n’est pas rentable quand les diplômés ne peuvent être  « promus » – les couches moyennes ou prétendues telles dont le régime capitaliste ne peut conserver l’appui qu’en leur faisant miroiter des possibilités d' »élévation sociale » limitées par le seul mérite. Numerus clausus, préselection, concours d’entrée en Faculté, en détruisant les illusions de l’idéologie méritocratique, dresseraient contre l’État capitaliste les couches moyennes et leur révéleraient leur condition comme un destin social : elles sont composées non pas de bourgeois en puissance que le hasard de la naissance et de la fortune a empêchés de devenir des bourgeois réels, mais d’une piétaille de besogneux et de travailleurs subalternes destinés à servir la bourgeoisie, non à l’égaler. 

Politiquement – et c’est là le sens de la réforme Faure – la bourgeoisie doit donc maintenir la fiction de la chance de promotion sociale offerte à tous par le libre accès aux études. Toutefois, c’est la réalité alors qui se charge de démentir cette fiction : l’accès aux études est libre, mais les études ne mènent à rien. Le nombre des diplômés dévalorise les diplômes. Il y a beaucoup d’élus et peu d’appelés : les places sont rares. La réduction numérique que la sélection scolaire n’a pu opérer sera opérée par une sélection à l’embauche.

En attendant que la « force des choses » ait été comprise c’est-à-dire que les parents aiguillent leurs enfants vers de « bonnes » écoles professionnelles, qui restent d’ailleurs à créer, leur donnant accès à de « bons » emplois, plutôt que vers des Facultés d’où ils sortiront chômeurs – l’État maintient les Facultés ouvertes, mais retire petit à petit leur valeur (cf. Vincennes) aux diplômes qu’elles décernent. Bref on donne à l’Université assez de corde pour qu’en fin de compte – espère-t-on – elle se pende. On envoie, en attendant, les flics dans les Facultés afin que, les mettant à feu et à sang, leur discrédit puisse être établi.

4. Ces contradictions de l’Université bourgeoise renvoient à des contradictions de fond:

– La valeur marchande reconnue jusqu’ici aux diplômes reposait sur leur rareté et sur la rareté de l’aptitude aux études. Si celle-ci devient générale, la prime au diplôme doit logiquement disparaître et, avec elle, la division hiérarchique des tâches.

– Si l’aptitude aux études – consacrée ou non par un diplôme – tend à se généraliser, elle cesse de pouvoir servir de critère de sélection : la stratification sociale ne peut plus prétendre se fonder sur la compétence et le mérite. Le droit aux études et le droit à la promotion ne peuvent plus aller de pair.

– Si les études n’assurent plus la promotion, de deux choses l’une :

   ou bien on les considère comme une perte de temps et une charge sociale inutile puisqu’elles ne sont rentables ni pour ceux qui les font, ni pour la société capitaliste ;

   ou bien on les considère comme une formation générale non fonctionnelle dont la société peut, après tout, se payer le luxe. Mais, dans ce cas, l’affirmation du droit imprescriptible aux études a pour corollaire que ces études, qui n’ouvrent sur aucune carrière, doivent présenter pour ceux qui les font – et qui, par la suite, deviendront employés, ouvriers ou n’importe quoi – un intérêt intrinsèque.

C’est à partir de là que la contradiction de l’Université éclate. Contre le système de sélection, le mouvement étudiant avait affirmé le droit imprescriptible aux études. La logique de cette revendication (qui restait petite bourgeoise en tant que défense des possibilités de promotion pour tous) l’avait conduit à des positions anti-hiérarchiques et égalitaires : pour que tout le monde ait le droit d’étudier, il fallait que les études, cessant d’être un privilège de classe, cessassent également de conférer le droit à un quelconque privilège. Il fallait accepter que des diplômés supérieurs travaillassent de leurs mains, ce qui conduisait à mettre en question et à refuser la division sociale du travail, la division technique du travail qui en porte l’empreinte et toute forme de hiérarchisation des tâches.

Mais il était impossible de s’arrêter là : car à partir du moment où l’on accepte que les études ne débouchent pas sur une carrière, il faut redéfinir la nature des études, leur contenu et leur sens : puisqu’elles ne confèrent pas une « culture utile », il faut qu’elles confèrent une « culture rebelle » ; puisqu’elles ne correspondent pas à une demande de la société, il faut qu’elles répondent à la demande de ceux qui les font et qui entendent détruire cette société, abolir cette division du travail.

Or, l’Université est incapable par nature de répondre à cette demande : elle n’est fonctionnelle ni par rapport aux demandes de l’économie capitaliste, ni par rapport aux demandes de ceux qui veulent renverser le capitalisme ; elle ne dispense ni une « culture utile », ni une « culture rebelle » (laquelle, par définition, ne se dispense pas) ; elle dispense une culture universitaire, c’est-à-dire un savoir séparé de toute pratique productive ou militante. Bref, c’est un endroit où l’on ne peut passer son temps ni de manière utile, ni de manière intéressante. Aucune espèce de réforme ne peut changer cette situation. Il ne peut donc s’agir de réformer l’Université, mais seulement de la détruire pour détruire tout à la fois la culture séparée du peuple qu’elle incarne (celle des mandarins) et la stratification sociale dont elle reste, malgré tout, l’instrument.

5. Tels sont les faits que la guerilla universitaire met en lumière : elle abroge l’agonie d’une institution moribonde et révèle l’hypocrisie des corporations qui la défendent. Dira-t-on que les étudiants gauchistes ne sauront ni mettre autre chose à sa place, ni changer la société pour que cette autre chose devienne viable ? C’est l’évidence : les étudiants ne peuvent, à eux seuls, ni produire une autre culture, ni faire la révolution. Ce qu’ils peuvent faire, cependant, c’est empêcher que la crise aiguë des institutions bourgeoises, de la division du travail et de la sélection des « élites », soit masquée. C’est ce qu’ils font (et c’est ce que tous les partisans de l’ordre – de cet ordre-ci ou d’un autre, tout aussi autoritaire et hiérarchisé – leur reprochent). Seuls ils ne peuvent aller plus loin ; la destruction et même la contestation effectives (et non plus idéologiques seulement) de la division du travail ne peut être menée dans les universités ; elle ne peut être menée que dans les usines et les entreprises: elle suppose l’analyse critique d’une organisation productive dont l’apparente rationalité technique est tout à la fois l’objectivation et le masque d’une rationalité politique : d’une technique de domination. Elle suppose une connaissance pratique du processus de production et l’entreprise pratique pour le changer : pour le soumettre aux « producteurs associés », pour remplacer la division hiérarchique par la division volontaire du travail.

C’est seulement à partir de cette critique effective de la division du travail que peut devenir effective à son tour la critique d’un enseignement qui, directement (dans les écoles techniques et professionnelles) ou indirectement, forme les cadres, les exécutants et les laissés pour compte de la production capitaliste. La destruction de l’Université et de l’enseignement de classe n’est donc pas l’affaire des enseignés seulement : c’est l’affaire, surtout, de la classe ouvrière, si la division capitaliste du travail, dont l’École est déjà la matrice, doit être dépassée.

La crise de l’Université bourgeoise et la révolte ouvrière contre le despotisme de l’usine confèrent à la question de ce dépassement une actualité immédiate. Et si la conjonction entre ces deux aspects d’une même crise – celle de la division du travail – n’aboutit pas à la jonction effective entre étudiants et ouvriers et à une critique réciproque des méthodes de formation et des méthodes de domination, la faute n’en est pas au mouvement étudiant ; elle incombe aux organisations traditionnelles du mouvement ouvrier qui font tout pour enfermer les étudiants dans le ghetto universitaire afin de mieux contrôler les revendications ouvrières. Si la nécessaire violence de la lutte étudiante tend alors à s’épuiser en insurrections symboliques sur le seul plan universitaire, ce n’est point par quelque goût pervers pour la violence sans objet : c’est parce que la violence est seule capable de briser, ne serait-ce que temporairement, l’encerclement du ghetto universitaire et de poser un problème dont les réformistes de tout poil préfèrent ignorer l’existence. Ce problème – celui de la crise des institutions et de l’idéologie bourgeoises et de la division du travail – est un problème politique par excellence. Il ne suffit pas que les partis politiques refusent toute signification et toute traduction politique à la violence étudiante pour qu’elle relève du vandalisme : il s’agit d’une violence politique et politiquement nécessaire, sinon suffisante.

André Gorz

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